mercredi, 06 septembre 2006

TEMOIGNAGES : Design et marketing en intelligence collective

Cocréation sans précautions en milieu industriel


Hamlet goes buisness, dit un titre du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki. Avec XF, Socrate travaille dans l'industrie. Philosophe dans l'entreprise, il est chargé d'optimiser les rapports entre divers secteurs d'activité au sein d'une importante firme industrielle. Quand les enjeux stratégiques sont énormes face à la concurrence mondiale, éveiller les consciences et les orienter à la recherche commune d'une production à la fois créative et de grande série relève d'un art délicat de la dialectique au milieu d'un réel complexe. Petit exercice de maïeutique industrielle.

 

“Nous sommes aujourd'hui dans un capitalisme d'innovation, où il faut offrir aux gens une valeur ajoutée aux produits qu'ils achètent, que ce soit des voitures ou des motos, du mobilier, de l'électroménager, du matériel informatique, explique XF. Et ce contexte oblige à confronter des mondes qui n'en ont pas l'habitude : le monde de la gestion et de la finance, autrement dit du marketing, et celui de la création, du design. Pour le marketing, il s'agit de vendre beaucoup, pour le design, de vendre cher. Mais alors dans la conception d'un nouvel objet industriel, on oscille entre une prudence excessive du côté du marketing, qui a besoin que les choses correspondent au plus grand nombre, et une inventivité irréaliste du côté du design, où l'imagination n'est pas recevable par un large public. Et on ne sait pas fonctionner ensemble”. Entre normes sociologiques et brio esthétique, quelle alliance est possible ? Le design, c'est le monde du faire, de la poésie (le faire par excellence, selon l'étymologie grecque), de la création ; le marketing, celui de l'agir, de la praxis, de la sociologie. “En dehors de leur création, les designers sont assez triviaux, note XF. Leur fonction est d'inventer des formes nouvelles, et ils ne se posent pas d'autres questions. La morale, le souci des valeurs, du service rendu aux acheteurs, du lien social, sont du côté du marketing”.

 

C'est un peu le yin et le yang, pôles opposés, couples contraires. Pour sortir de leur dualisme, XF a d'abord cherché à les rapprocher en rassemblant des gens “au carrefour des deux mondes”, qui puissent se comprendre et trouver une certaine complicité entre eux, dans le traitement des problèmes de l'entreprise. Arriver à une forme de compromis, chacun faisant un pas vers l'autre.

 

Consultant la sagesse des contes et appliquant à sa problématique la méthodologie de création en intelligence collective XF a vu surgir de l'univers des contes une voie toute différente et inattendue : celle de la non-complicité, de l'absence de toute prudence dans la confrontation. Laisser chacun être ce qu'il est, sans précaution, garder la distance de l'altérité. Dans cet espace du “vide médian”, l'air peut s'animer, la vie circuler.

“La proposition est de s'immerger dans la confiance. Il ne faut pas trop se préparer ni s'expliquer quand on veut agir. Au fond, ces deux mondes ne communiquent que par le travail. Il est inutile de vouloir les comparer, leur chercher une commune mesure. Mieux vaut faire confiance et passer directement au “faire”. En supprimant les précautions préalables, chacun peut trouver sa juste place parce que chacun reste soi-même, mais tout le monde est pris dans une dynamique intense de co-création”.Paradoxalement, alors qu'il semblait y avoir là des “forces en présence” à l'antagonisme puissant, la clef d'inspiration donnée par l'intelligence collective est la fragilité, comme signe de vie et source de force. En étant juste ce qu'on est, un petit artiste pour les designers, un moraliste un peu morne pour les sociologues du marketing, on affirme à la fois sa qualité propre et ses limites. En tenant toute sa place et seulement sa place, on n'empiète pas sur le domaine d'autrui, avec la tentation de vouloir maîtriser ce qui s'opère naturellement dans l'action.

 

“Il existe chez tous un appétit de faire, une “libido faciendi”, dit XF. Et ce désir est si fort qu'il rend simple et juste. Lui laisser libre cours, c'est s'abandonner avec confiance au mouvement de la vie”.Alors, les oppositions figées s'animent d'un souffle qui les relie et les transforme. “Le souffle Yang incarnant la puissance active et le souffle Yin incarnant la puissance réceptive ont besoin du souffle du Vide médian, qui incarne le nécessaire espace intermédiaire de rencontre et de circulation, pour entrer dans une interaction efficace et, dans la mesure du possible, harmonieuse”, écrit François Cheng dans Cinq méditations sur la Beauté.

 

Pour Jean-Pascal Debailleul, il y a là “un modèle d'être ensemble” qui peut se transposer dans beaucoup de situations. “Nous avons mis au point un protocole en quatre phases, explique-t-il. D'abord, identifier les singularités de chacun. Puis, évaluer en quoi elles sont des richesses, des valeurs que l'autre ne peut pas produire. Troisièmement, mettre en commun ces valeurs pour commencer à construire ou agir ensemble. Enfin, voir par quel miracle ces richesses diverses pourraient s'harmoniser et produire un résultat agréé de tous”. Ainsi, du binôme initial naît un “héros collectif” trinitaire, grâce à ce troisième terme, souffle, inspiration, esprit, qui dynamise les échanges.

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