jeudi, 14 septembre 2006
TEMOIGNAGES : Des consultants inventent "la croissance en tissu"
ALELEKA et l'aventure du "mode tissu"
Du partage d'intuitions à l'intelligence visionnaire
“On a vécu, au XXè siècle, sur la performance individuelle ; je pense qu'on va maintenant entrer dans un nouveau champ, celui de la conscience collective”, dit Antoine Costes. Sous la chevelure brune, le visage est ouvert, souriant, et fait passer un enthousiasme communicatif. D'ailleurs, il prêche d'exemple : cet ancien architecte devenu commercial, puis coach d'entreprise chez IBM, fait partie aujourd'hui d'une équipe indépendante de consultants, réunie sous le nom étonnant d'Aleleka.
“Ce mot hébreu est l'injonction faite à Abraham : “monte vers toi”, va vers la plus haute, la plus essentielle idée de toi-même. Jérôme, le fondateur du groupe, venait de rencontrer la psychanalyste et exégète Marie Balmary, qui a notamment consacré un essai à Abraham, à un moment où lui-même cherchait une voie différente. Après des succès, puis des doutes et des épreuves, à la tête d'une grande entreprise, il a choisi l'accompagnement plutôt que la direction, et très vite, plusieurs consultants l'ont rejoint. Aujourd'hui, nous sommes sept, venus d'horizons très divers : un polytechnicien, un psychologue, un chercheur scientifique, un poète...”
Antoine Costes voulait à la fois l'indépendance et l'esprit d'équipe. Il a trouvé l'une et l'autre avec Aleleka parce que “tout est dans le lien très authentique entre nous, dit-il. Chacun est responsable de soi, mais la complémentarité se manifeste dans la coopération, normale dans une équipe, et dans la confrontation, qui est un véritable culte chez nous. Nous pouvons avoir des visions opposées, mais nous adhérons à une règle commune”.
Donc, ils pensaient et agissaient déjà collectivement. Alors, venir se ressourcer à la pratique d'intelligence collective inspirée des contes merveilleux qu'est-ce que cela donne ? Du collectif au carré ?
“Cela a donné “le mode tissu”, énonce-t-il mystérieusement. Nous avons suivi le séminaire de Jean-Pascal Debailleul à un moment où nous avions l'impression de plafonner. Et l'expression de “mode tissu”, “croissance en tissu” a redonné du souffle et de la substance à notre association. C'est quelque chose que nous vivions déjà d'une certaine manière, maisle nommer ainsi a fait apparaître un champ de conscience vraiment puissant”.C'est passer de la cellule au tissu organique, en maintenant cette vision d'une appartenance à un organisme vivant.
“Les piliers de notre groupe sont le savoir, le savoir être, le savoir faire, mais au-dessus, il y a le "savoir être en tissu". Et notre but est de faire avancer l'“être ensemble” dans le tissu social”.
Et comment s'y prennent-ils, dans leurs missions de consultant qui doivent accompagner les mutations dans des entreprises de toutes tailles?
“Le grand principe du coaching, qui vient d'une intégration de la psychanalyse et du monde de l'entreprise, c'est la distance, l'écoute, explique Antoine Costes. En proposant la "croissance en tissu", Aleleka sort du dogme et préconise que la bonne distance, c'est être partie prenante et plonger en "mode tissu".
Si la première phase est d'exposer et de mesurer le problème, la deuxième, plus inattendue consiste à l'oublier. Ne pas chercher la solution, mais travailler à la réalisation d'un “tissu” humain d'intentions et d'intuitions entrecroisées, confusément mêlées sans souci d'aboutir. “Creuser le problème est inutile. On change d'état d'esprit et on s'autorise à parler librement, dans une sorte de rêve éveillé, à parler “pour ne rien dire”, puisqu'on est certain de ne pas avoir la réponse. Cette légèreté qui se communique à tous crée un champ d'indéterminé d'où la solution apparaîtra. Elle ne peut venir que de l'ensemble. C'est la “réduction du paquet d'ondes” de la physique quantique”.
Quelqu'un d'averti sur la pensée chinoise croirait voir ce "mode tissu" sortir tout droit du Tao Te King de Lao Tseu : c'est en effet une pratique de non-agir, pour produire du résultat. Car les résultats sont là, comme en témoignent des dirigeants d'entreprise ou des équipes à motiver ou des consultants en recherche de performance. " Lors de chacune de ces expériences nous avons été surpris de la rapidité du déclenchement et de la profondeur de l'engagement des personnes accompagnées, et par l'aspect innovant et profondément humaniste des solutions qui ont émergé là où on ne les attendait pas. Nous nous sommes aperçus que la proposition à nos clients de s'en remettre aux tissus pour sortir de l'impasse -et ainsi de s'ouvrir au tout possible en intelligence collective- leur permettait de renverser trés vite leur problème et d'accéder en un temps trés court aux ressources latentes du contexte".
Avec Jean-Pascal Debailleul nous avons fait un saut qualitatif inimaginable, et nous sommes en train de revisiter tous nos outils à la lumière de la vision inspiratrice du "mode tissu". Nous proposons à nos clients de s'en remettre à quelquechose qui les transcende plutôt que de se regarder le nombril. La connexion au monde des tissus - cette impression de faire partie d'un Tout mis en flux- apporte un élargissement de conscience et une énergie accrue qui perdurent et où d'autres, ensuite, pourront venir se ressourcer : collaborateurs, partenaires, clients. C'est comme si la réunion d'individus - de cellules - ressourcés en intelligence collective permettait à un tissu latent d'émerger et qu'ensuite ce tissu, selon sa vie propre, s'offrait à d'autres pour s'y régénérer.
" Sans sortir de ma maison, je connais l'univers; sans regarder par ma fenêtre, je découvre les voies du ciel. Plus on s'éloigne, moins on apprend. C'est pourquoi le sage arrive où il veut sans marcher; il nomme les objets sans les voir; sans agir, il accomplit de grandes choses" nous dit Lao Tseu dans le Tao te king, (47). Si l'Occident aujourd'hui s'ouvre à la pensée orientale, plus que jamais, - et son avenir en dépend- , il peut le faire avec originalité et en appui sur ses racines. Aleleka a le sentiment de pouvoir jouer des cartes novatrices dans cet enjeu... A suivre.
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mercredi, 06 septembre 2006
TEMOIGNAGES : Design et marketing en intelligence collective
Cocréation sans précautions en milieu industriel
Hamlet goes buisness, dit un titre du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki. Avec XF, Socrate travaille dans l'industrie. Philosophe dans l'entreprise, il est chargé d'optimiser les rapports entre divers secteurs d'activité au sein d'une importante firme industrielle. Quand les enjeux stratégiques sont énormes face à la concurrence mondiale, éveiller les consciences et les orienter à la recherche commune d'une production à la fois créative et de grande série relève d'un art délicat de la dialectique au milieu d'un réel complexe. Petit exercice de maïeutique industrielle.
“Nous sommes aujourd'hui dans un capitalisme d'innovation, où il faut offrir aux gens une valeur ajoutée aux produits qu'ils achètent, que ce soit des voitures ou des motos, du mobilier, de l'électroménager, du matériel informatique, explique XF. Et ce contexte oblige à confronter des mondes qui n'en ont pas l'habitude : le monde de la gestion et de la finance, autrement dit du marketing, et celui de la création, du design. Pour le marketing, il s'agit de vendre beaucoup, pour le design, de vendre cher. Mais alors dans la conception d'un nouvel objet industriel, on oscille entre une prudence excessive du côté du marketing, qui a besoin que les choses correspondent au plus grand nombre, et une inventivité irréaliste du côté du design, où l'imagination n'est pas recevable par un large public. Et on ne sait pas fonctionner ensemble”. Entre normes sociologiques et brio esthétique, quelle alliance est possible ? Le design, c'est le monde du faire, de la poésie (le faire par excellence, selon l'étymologie grecque), de la création ; le marketing, celui de l'agir, de la praxis, de la sociologie. “En dehors de leur création, les designers sont assez triviaux, note XF. Leur fonction est d'inventer des formes nouvelles, et ils ne se posent pas d'autres questions. La morale, le souci des valeurs, du service rendu aux acheteurs, du lien social, sont du côté du marketing”.
C'est un peu le yin et le yang, pôles opposés, couples contraires. Pour sortir de leur dualisme, XF a d'abord cherché à les rapprocher en rassemblant des gens “au carrefour des deux mondes”, qui puissent se comprendre et trouver une certaine complicité entre eux, dans le traitement des problèmes de l'entreprise. Arriver à une forme de compromis, chacun faisant un pas vers l'autre.
Consultant la sagesse des contes et appliquant à sa problématique la méthodologie de création en intelligence collective XF a vu surgir de l'univers des contes une voie toute différente et inattendue : celle de la non-complicité, de l'absence de toute prudence dans la confrontation. Laisser chacun être ce qu'il est, sans précaution, garder la distance de l'altérité. Dans cet espace du “vide médian”, l'air peut s'animer, la vie circuler.
“La proposition est de s'immerger dans la confiance. Il ne faut pas trop se préparer ni s'expliquer quand on veut agir. Au fond, ces deux mondes ne communiquent que par le travail. Il est inutile de vouloir les comparer, leur chercher une commune mesure. Mieux vaut faire confiance et passer directement au “faire”. En supprimant les précautions préalables, chacun peut trouver sa juste place parce que chacun reste soi-même, mais tout le monde est pris dans une dynamique intense de co-création”.Paradoxalement, alors qu'il semblait y avoir là des “forces en présence” à l'antagonisme puissant, la clef d'inspiration donnée par l'intelligence collective est la fragilité, comme signe de vie et source de force. En étant juste ce qu'on est, un petit artiste pour les designers, un moraliste un peu morne pour les sociologues du marketing, on affirme à la fois sa qualité propre et ses limites. En tenant toute sa place et seulement sa place, on n'empiète pas sur le domaine d'autrui, avec la tentation de vouloir maîtriser ce qui s'opère naturellement dans l'action.
“Il existe chez tous un appétit de faire, une “libido faciendi”, dit XF. Et ce désir est si fort qu'il rend simple et juste. Lui laisser libre cours, c'est s'abandonner avec confiance au mouvement de la vie”.Alors, les oppositions figées s'animent d'un souffle qui les relie et les transforme. “Le souffle Yang incarnant la puissance active et le souffle Yin incarnant la puissance réceptive ont besoin du souffle du Vide médian, qui incarne le nécessaire espace intermédiaire de rencontre et de circulation, pour entrer dans une interaction efficace et, dans la mesure du possible, harmonieuse”, écrit François Cheng dans Cinq méditations sur la Beauté.
Pour Jean-Pascal Debailleul, il y a là “un modèle d'être ensemble” qui peut se transposer dans beaucoup de situations. “Nous avons mis au point un protocole en quatre phases, explique-t-il. D'abord, identifier les singularités de chacun. Puis, évaluer en quoi elles sont des richesses, des valeurs que l'autre ne peut pas produire. Troisièmement, mettre en commun ces valeurs pour commencer à construire ou agir ensemble. Enfin, voir par quel miracle ces richesses diverses pourraient s'harmoniser et produire un résultat agréé de tous”. Ainsi, du binôme initial naît un “héros collectif” trinitaire, grâce à ce troisième terme, souffle, inspiration, esprit, qui dynamise les échanges.
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TEMOIGNAGES : La Nature protagoniste
La ferme tropicale qui se transforme en centre de ressourcement par la forêt
Il était une fois un homme qui rêvait de posséder un coin de terre. Un vieux rêve enfantin, lointain mais persistant, qui continuait à vivre en lui sans même avoir besoin d'être cultivé, au milieu des préoccupations de la vie quotidienne. Huugues de Rincquesen est un citadin au métier très contemporain de consultant, a priori fort éloigné de la nature. Cependant, lors d'un voyage au Brésil, en 1979, il tombe amoureux de la forêt. Et voilà qu'il entend parler d'une ferme à vendre, au sud de Bahia.
“Tout s'est conclu très rapidement, raconte-t-il. C'était comme une réponse à mon rêve. Avec ma femme, nous avons fait deux cents kilomètres pour visiter l'endroit. En chemin, je parlais du lac comme si je le voyais déjà. Ma femme s'étonnait : : il n'avait pas été question d'un lac. Mais il était bel et bien là, comme je l'avais imaginé. En quelques heures, nous avons acheté cette fazenda de plus de 100 hectares, faite d'une partie cultivée et surtout de forêt, avant de rentrer en France”.
Voilà donc notre consultant parisien propriétaire d'une terre brésilienne, située magnifiquement au carrefour de plusieurs réserves naturelles d'une exceptionnelle biodiversité. Mais qu'en faire ?
Pendant quelques années, il y pratique la culture traditionnelle du cacao, jusqu'à ce qu'une maladie détruise 80% de la récolte. En 1999, il crée l'association franco-brésilienne «Rosas dos ventos» qui a mis en place une école primaire rurale, puis des initiations professionnelles au tourisme, à la couture et à l'artisanat. Au fond de son esprit, il y a l'idée de faire de ce lieu un centre communautaire, mais il va à tâtons, sans parvenir à donner forme à son projet. "C'est alors que j'ai rencontré Jean-Pascal Debailleul, en août , dit Hugues de Rincquesen. Il m'a proposé de repenser complètement mon projet en intelligence collective et il a réuni pour cela une quinzaine de personnes qui avaient un intérêt pour la nature. J'ai présenté un embryon de projet, et à partir de là, la parole a tourné. Il ne s'agissait pas de discuter des idées, mais de s'ouvrir à une vision, en la nourrissant de toutes les énergies. La manière de Jean-Pascal consiste à laisser les choses se définir elles-mêmes, et cela correspondait bien à la manière dont j'avais acquis cette ferme : j'avais l'impression que c'était elle qui s'était manifestée, qui m'avait fait signe. Elle avait été plus active que moi. Au cours du processus mis au point par Jean-Pascal, la pensée s'est imposée que la nature prenait des initiatives, qu'en fait elle se cherchait des alliés pour se faire entendre».
Un changement d'attitude radical qui suppose de considérer la nature comme sujet, et comme interlocuteur à part entière. L'agriculture regarde la nature comme un domaine à exploiter et à rentabiliser, l'écologie comme un patrimoine à conserver et à protéger. Les deux approches peuvent s'opposer, mais elles ont un point commun : la nature est traitée en objet. “On pense à sa place” résume Hugues de Rincquesen. Or elle est “porteuse d'intentions”, et prête à s'allier avec l'homme pour l'éveiller, l'enseigner, le soigner. Encore faut-il l'entendre.
“J'ai découvert que le mot le plus important de la langue tupi-guarani est “écouter”. Et je me souviens d'une guérisseuse racontant que, lorsqu'elle va s'approvisionner dans la forêt, ce sont les plantes qui l'appellent. Mais c'est de plus en plus rare. La pratique de la monoculture intensive a beaucoup appauvri le rapport à la nature. Il faut se libérer de nombreux conditionnements pour retrouver une authentique communication”.
Donc, la première intuition apportée par l'intelligence collective a été de voir dans la nature un protagoniste qui s'adresse à vous d'égal à égal, qui a des demandes et suscite des inspirations. De là a pris corps le projet de transformer la ferme tropicale en un lieu où l'on se met à l'écoute de la nature : “On peut marcher dans la forêt ou prendre des bains de feuilles, dit Hugues de Rincquesen. Mais je songe aussi à un lieu témoin qui permettrait de collecter les langages les plus divers de la nature, animale, végétale, minérale, de rassembler les expériences les plusvariées, scientifiques, empiriques, thérapeutiques, artistiques, mystiques... J'ouvre un espace où la nature tient la première place : c'est elle qui apporte la vie, les informations. On va voir ce qui s'y passe”.
Chacun (essayez...) peut retrouver dans sa propre expérience un moment où il a senti que la nature lui parlait. François Cheng l'évoque admirablement dans Cinq méditations sur la beauté, à propos des paysages de la peinture chinoise :“C'est de sujet à sujet, et sous l'angle de la confidence intime que l'homme y noue ses liens avec la nature. Cette nature n'est plus une entité inerte et passive. Si l'homme la regarde, elle le regarde aussi ; si l'homme lui parle, elle lui parle aussi. Evoquant le mont Jingting, le poète Li Po affirme : “nous nous regardons sans nous lasser” ; à quoi fait écho le peintre Shitao qui, à propos du mont Huang, dit : “Nos tête-à-tête n'ont point de fin”. De tout temps en Chine, poètes et peintres sont avec la nature dans cette relation de connivence et de révélation mutuelle”.
Et ce n'est pas l'apanage de l'esprit extrême-oriental. François Cheng cite le mot du peintre André Marchant : “J'ai senti certains jours que c'étaient les arbres qui me regardaient”. Et il n'oublie pas Cézanne, inlassable sourcier de la vie naturelle : “Certains soirs, il était ému aux larmes quand il sentait et voyait, de la Sainte-Victoire, cette “montée géologique” depuis le fond originel, qui venait au rendez-vous de la lumière du couchant dans laquelle chaquepierre, chaque plante lui parle un langage natal”. Shitao, Cézanne, la guérisseuse, François d'Assise, sont déjà des habitants de la ferme tropicale.
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samedi, 02 septembre 2006
TEMOIGNAGES: Béatrice Bottet, écrivain
"Où est ce coeur vainqueur de toute adversité?"
Enfant, déjà, elle écrivait. Tout le temps. Facilement. Du coup, en grandissant, Béatrice Bottet a voulu arrêter, “pour passer aux choses sérieuses”, dit-elle drôlement. La vie conjugale, l'enseignement. Mais comment cesser d'être écrivain ? “Quand j'ai eu des enfants, j'ai eu l'excuse d'écrire pour eux, et j'ai publié des romans pour la jeunesse chez Bayard”.Et puis, voilà qu'elle perd l'inspiration, “à la suite d'une thérapie réussie, dit-elle. J'allais bien mais je ne retrouvais pas le jaillissement du temps où j'allais mal”.Elle rame en écrivant une trilogie de romans historiques demandée par son éditrice, bien que ce soit son domaine de prédilection : “J'écris des aventures et des romans d'apprentissage, souvent avec un petit fil fantastique et situé dans un passé qu'on pourrait appeler “parahistorique” : celui des traditions, des coutumes, des légendes et de la vie quotidienne d'autrefois”.
Elle participe d'abord à des ateliers d'écriture de contes organisés par Jean-Pascal Debailleul, et fréquentés aussi par des auteurs de BD comme Tripp, Makio ou Franck Giroud. Et puis, elle décide de faire avec lui en accéléré un séminaire d'intelligence collective. “Cela ne m'était pas totalement étranger, car j'ai souvent eu le sentiment que ce n'est pas moi qui écris. J'ai la vision d'une sorte de nébuleuse autour de ma tête, qui contient toutes les histoires. Et ma tête est une sorte d'entonnoir qui happe les histoires. Il y a des gens sur la terre qui sont comme des antennes et appellent ces histoires. Donc, j'ai éprouvé cette impression que l'auteur n'est pas seul, que j'étais en relation avec plusieurs pôles”
Le conte que j'ai tiré au début du travail en intelligence collective est celui des “Douze frères” où l'héroïne est délivrée au moment où elle est liée sur un bûcher. C'est la source d'inspiration qui est apparue pour moi : la libération des entraves.
La deuxième étape a consisté à se tourner vers les “appelants” : tous ces demandeurs d'histoires parlant de se libérer des entraves, qui peuvent-ils être ? La réponse est venue : ceux qui ont le souci de réhabiliter les personnes déconsidérées, calomniées, diffamées, mais qui ne savent comment. Puis, le travail ensemble a fait apparaître ceux qui oeuvrent à cette réhabilitation des êtres. “Comme toujours, explique Béatrice Bottet, on part d'une phrase prise au hasard d'un livre qu'on a sous la main. Là, il était question d'une grenouille mangée par des fourmis, et dont il ne restait qu'un petit os en forme de cœur. Quand il ne reste plus rien, après les pires épreuves, reste le cœur indestructible”.
Magnifique expression, qui semble répondre de loin à la plainte de Joachim du Bellay : “Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ?”. Qui réveille et convoque ce qu'il y a en nous de plus précieux, de plus inaliénable, de plus inaltérable.
“Reste à vivre cela pratiquement”, dit l'énergique Béatrice, qui n'est pas femme à se payer de mots, même si les mots ne lui manquent pas. De cette plongée dans le monde de l'inspiration, Béatrice Bottet a gardé, selon les prescriptions de Jean-Pascal Debailleul, une formule qui concentre et rappelle les intuitions initiales :“Chaque jour, la vie inspire, d'une façon ou d'une autre, la possibilité infinie que je suis (“que je suis, et non pas que j'ai”, souligne la grammairienne) de libération des entraves, au secours des êtres de bonne volonté qui travaillent à la réhabilitation de toute personne, avec le soutien des combattants du cœur indestructible”.Obéissante, elle a décidé de suivre à la lettre le protocole très précismis au point par Debailleul.
“Je répète cette formule chaque matin devant ma fenêtre ouverte, et au bout de quelque temps, je vois le paysage différemment, je suis moins myope, ma vision, physiquement, va plus loin. Je me mets à ma table de travail consciente que le fait d'écrire va participer à la libération des entraves, même si mes moyens sont bien faibles. Je visualise autant que faire se peut les personnes à qui mon travail va être utile pour retrouver leur beauté dépréciée. Et je demande le déclic qui va me permettre d'écrire, c'est-à-dire de faire avancer l'intrigue, car c'est là-dessus que je bute. Je vois les personnages mais je ne sais comment les faire évoluer, et l'anxiété me bloque”.
Et le ressourcement de son talent en intelligence collective a changé cela ? “Oui, je ne me fais plus de souci. Il me semble que quelque chose se déverse en moi. Beaucoup de gens ont cette impression que leur imaginaire est en quelque sorte en dehors d'eux-mêmes. Je ne suis pas maîtresse des idées qui me viennent, et je retrouve le plaisir d'écrire sans être bloquée par l'intrigue. C'est périlleux de se dire qu'on ne sait pas où on va, et pourtant ce n'est pas si périlleux, puisque ça marche”.
Mais alors, il y aurait là une recette infaillible pour trouverl'inspiration ?“Ce n'est pas de l'ordre de la recette, précise Béatrice Bottet. S'il s'agissait d'un processus mécanique, le canal ne s'ouvrirait pas. C'est un outil, mais humain et non pas technique, qui me relie à autrui et à mon travail. Je ne suis pas très mystique, mais j'ai compris pourquoi les religieux dans leurs couvents pouvaient redire les mêmes prières sans que cela s'affadisse, en retrouvant chaque fois une vibration vivante”.On peut être seul devant son ordinateur comme dans une cellule, et participer à la vie universelle. Souvent, on le sait, les artistes solitaires sont d'incomparables témoins de leur époque.“Je m'inquiétais de ne rien faire pour les autres, je me disais qu'il vaudrait mieux s'engager avec Médecins sans frontières, et j'ai découvert que l'écriture me donne un autre contact avec l'humanité, une responsabilité et une mission particulières”.
Béatrice Bottet achève aujourd'hui un nouveau roman historique, qui prolonge la saga déjà publiée. La trame rappelle Les Deux Orphelines : au XVIè siècle, deux sœurs jumelles sont séparées. L'une devient souillon dans une taverne, l'autre est adoptée par une famille riche. A travers les tribulations elles gardent la nostalgie l'une de l'autre. Cela s'intitulera Le chant du loup (parution le ... chez Casterman) et, quoi qu'il arrive, son auteur a la certitude que ce travail contribuera à la “libération des entraves”, et sera bénéfique pour tous, “même si ce n'est pas mesurable par la forme actuelle de notre conscience”.
13:25 Publié dans Groupes Horaklès d'Intelligence Collective | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

